La culture du risque s'étend. Après le risque-pays et le risque-projet, elle est devenue globale et menace les démocraties dont les valeurs ne sont plus ni à négocier ni même à réconcilier, mais à réinventer. Stéphane jX' Beaumont a contribué au JDN en Février 2024 et à Forbes France en Mars 2024.
6 Mai 2026
… La question est de savoir...quelle menace est la plus grave: celle qui pèse sur la paix ou celle qui pèse sur la démocratie dans le monde
(Stig Dagerman)
Il n'y a pas de consolation sans désolation
(M. Foessel)
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La guerre est un indifférent désolant.
Composante à la fois atroce et naturelle de l'ordre géopolitique, elle n'est ni bonne ni mauvaise en soi puisque selon les circonstances c'est nous qui, en toute conscience, la jugeons souhaitable ou pas. C'est donc une décision humaine et la preuve que l'intime n'est jamais très loin du passage à l'acte politique brutal, Serait-ce parce qu'elle révèle l'homme à sa vérité profonde et qu'elle n'est grande que lorsqu'elle n'a plus pour objet qu'elle même et qu'on devine que ce moment venu elle saura substituer à la destruction certaines potentialités créatrices et cathartiques qui nous manquent ? Est-ce parce qu'elle satisfait un besoin de consolation ou de réconciliation impossible à rassasier autrement car toujours béant en chacun de nous ? Est-ce parce qu'elle nous aide à convertir certaines fractures secrètes en leviers de destinées résilientes ? Ou bien encore parce que certaines civilisations ont la conviction qu'elles ne se consolident que dans la danger, qu'elles s'atrophient dans la neutralité, et qu'elles ne pourront donc jamais se sentir moralement libres aux yeux des nations si elles se dispensent de prendre position ? Enfin, serait-ce parce que la fin ne semble voluptueuse qu'après avoir surmonté un obstacle, repoussé une nouvelle frontière ou abattu un mur qu'on ne supportait plus?
La guerre est-elle un indifférent non préférable ?
Quand par exemple elle est de celles qui ont pour objet de convaincre le vaincu qu'il est tout sauf un médiocre, qu'il lui faut oublier le tragique de sa situation et qu'au bout du compte son intégration dans le camp des vainqueurs n'implique rien d'autre que ce qui existait déjà… mais sans lui avouer que ce sera en moins bien ? Quand elle proposera aussi certaines améliorations de langage pour dissimuler l'indicible, et une sorte de "déjà vu" mais accommodé à une sauce autrement plus intrusive et technologique ? Car ce qu'il faut bien appeler la réconciliation ne consiste jamais vraiment en un "autre chose"; c'est surtout une négociation plus ou moins âprement marchandée. Elle est comme un bon voisinage lâchement consenti par paresse intellectuelle, et constitué de compromissions confortables proposées par un prédateur souriant. Réconcilier l'ancien et le nouveau est le plus souvent l'empreinte non pas d'un paternalisme bienveillant mais d'une reprise en mains réactionnaire et totalitaire. C'est en fait pour le vaincu le déni d'une perte de substance au moins partielle et sans la perte, pas de manque, et sans le manque, pas de désir d'un Ailleurs. Tout dans la réconciliation proposée par le vainqueur cherche à convaincre qu'en fait rien n'a été perdu et que tard n'est pas si tard. Or ce qui a été perdu, il ne faut surtout pas y renoncer, c'est un "je ne sais quoi" difficile à formuler mais qui est comme un état de grâce planant dans une salle de concert quand les violons de l'orchestre se sont tus.
Omnia mea mecum porto (Cicéron)
L'exil:
Alors parfois se retirer n'est ni fuir, ni trahir. C'est peut-être même préparer les victoires à venir. Le refus de la réconciliation, la volonté de maintenir un écart et de n'être jamais en second par rapport à soi-même, quand on a perdu, c'est d'une certaine façon "partir pour Londres" pour un temps, parfois sans retour ou même la pensée d'un retour. C'est s'exiler pour prendre du recul, faire le point. Cela peut nécessiter une longue marche, la traversée d'un désert, d'une mer ou même parfois d'un simple détroit. Nous l'avons déjà dit. Est-ce éthique aux yeux de l'opinion ? Peut-être pas; mais c'est politiquement malin.
Les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover (Annah Arendt)
La guerre pourrait-elle être un indifférent préférable ?
Quand elle est de celles qui rejettent l'oubli de l'offense ou le pardon de l'imprescriptible peut-être ? Quand elle est de celles qui admettraient la perte mais ne s'y résoudraient pas. De celles qui choisissent d'être mal plutôt que mollement. Et donc de celles qui disent "non, je ne consens pas". De celles enfin menées pour créer du neuf dans une attitude de consolation, qui consisterait à ne pas se réconcilier avec le passé; il est des moments où il faut savoir s'empêcher. Elle résiderait alors dans un "Ailleurs" en marge du renoncement.
Consolation active donc, mise en chantier dans le temps long et tenant la ligne avec une dignité solitaire et verticale, elle reflète plus une éthique individuelle qu'une politique de masse gonflée de certitudes. Engagée dans un processus de transformation, elle lutte dès lors pour la vie; et contre la mort intellectuelle et ses cœurs tièdes.
Ce qu'elle redoute chaque fois par dessus tout ? Le silence des pantoufles; bien plus assourdissant encore que le bruit des bottes qu'il précède invariablement.
Stéphane jX' Beaumont, essayiste et chroniqueur, a été Avocat au Barreau de Paris, Directeur fiscal grands comptes et Expert IFEJI. Il s'est ensuite progressivement tourné vers l'écriture. " La culture du risque s'étend. Après le risque-pays et le risque-projet, elle est devenue globale et menace les démocraties dont les valeurs ne sont plus ni à négocier ni même à réconcilier, mais à réinventer". Il a contribué au JDN en février 2024 et à Forbes France en mars 2024. Il est à ce jour membre de l'Association des Ecrivains Combattants et de la Kipling Society.
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